La profession de foi du sculpteur Rodin

La profession de foi de Rodin

Ces lignes ont été envoyées en 1911 par le sculpteur Rodin à Paul Gsell, pour être publiées après sa mort.

 

” Jeunes gens qui voulez être officiants de la beauté, peut être vous plaira-t-il de trouver ici le résumé d’une longue expérience.

Aimez dévotement les maîtres qui vous précèdent. Inclinez- vous devant Phidias et devant Michel- Ange. Admirez la divine sérénité de l’un, la farouche angoisse de l’autre. L’admiration est un vin généreux pour les nobles esprits.

Gardez- vous cependant d’imiter vos aînés. En respectant la tradition, sachez discerner ce qu’elle renferme d’ éternellement fécond : l’amour de la nature et la sincérité. Ce sont les deux fortes passions des génies. Tous ont adoré la nature et jamais ils n’ont menti. Ainsi la tradition vous tend la clef grâce à laquelle vous vous évaderez de la routine. C’est la tradition elle- même qui vous recommande d’interroger sans cesse la réalité et qui vous défend de vous soumettre aveuglément à aucun maître.

Que la nature soit votre unique déesse.

Ayez en elle une foi absolue. Soyez certains qu’elle n’est jamais laide et bornez votre ambition à lui être fidèle.

Tout est beau pour l’artiste, car en tout être , en toute chose, son regard pénétrant découvre le Caractère, c’est à dire la Vérité intérieure qui transparaît sous la forme. Et cette vérité c’est la beauté même. Etudiez religieusement : vous ne pouvez manquer de trouver la beauté, parce que vous rencontrerez la vérité.

Travaillez avec acharnement.

Vous, statuaires, fortifiez en vous le sens de la profondeur. L’esprit se familiarise difficilement avec cette notion. Il ne se représente distinctement que des surfaces. Imaginer les formes en épaisseur lui est malaisé. C’est là pourtant votre tâche.

Avant tout établissez nettement les grands plans des figures que vous sculptez. Accentuez vigoureusement l’orientation que vous donnez à chaque partie du corps, à la tête, aux épaules, au bassin, aux jambes. L’art réclame de la décision. C’est par la fuite bien accusée des lignes , que vous plongez dans l’espace et que vous vous emparez de la profondeur. Quand vos plans sont arrêtés tout est trouvé. Votre statue vit déjà. Les détails naissent, et ils se disposent ensuite d’eux- mêmes. Lorsque vous modelez ne pensez jamais en surface, mais en relief.

Que votre esprit conçoive toute superficie comme l’extrémité d’un volume qui le pousse par derrière. Figurez vous les formes comme pointées vers vous. Toute vie surgit d’un centre, puis elle germe et s ‘épanouît du dedans au dehors. De même dans la belle sculpture, on devine toujours une puissante impulsion intérieure. C’est le secret de l’art antique.

Vous, peintres, observez de même la réalité en profondeur. Regardez par exemple un portrait peint par Raphaël. Quand ce maître représente un personnage de face, il fait fuir obliquement la poitrine, et c’est ainsi qu’il donne l’illusion de la troisième dimension.
Tous les grands peintres sondent l’espace. C’est dans la notion d’épaisseur que réside leur force.

Souvenez- vous de ceci : il n’y a pas de traits, il n’y a que des volumes. Quand vous dessinez, ne vous préoccupez jamais du contour mais du relief. C’est le relief qui donne le contour. Exercez- vous sans relâche, il faut vous rompre au métier.

Le trait n’est que le sentiment. Mais sans la réalité des volumes, des proportions, sans l’adresse de la main, le sentiment le plus vif est paralysé. Que deviendrait le plus grand poète dans un pays inconnu dont il ignorerait la langue ? Dans la nouvelle génération d’artistes, il y a de nombreux poètes qui malheureusement refusent d’apprendre à parler. Aussi ne font- ils que balbutier.

Ayez de la patience ! ne comptez pas sur l’inspiration. Elle n’existe pas. Les seules qualités de l’artiste sont sagesse, attention et bonne volonté. Accomplissez votre besogne comme d’honnêtes ouvriers.

Soyez vrais, jeunes gens. Mais cela ne suffit pas: soyez platement exacts. Il y a une fausse exactitude : celle de la photographie et du moulage. L’art ne commence qu’avec la vérité intérieure. Que toutes vos formes, toutes vos couleurs traduisent des sentiments.

L’artiste qui se contente du trompe- l’œil et qui reproduit servilement des détails sans valeur, ne sera jamais un maître. Si vous avez visité quelques campo- santo d’Italie, vous avez remarqué sans doute quelle puérilité les artistes chargés de décorer les tombeaux s’attachent à copier, dans leurs statues , des broderies, des dentelles, des nattes de cheveux. Ils sont peut être exacts. Ils ne sont pas vrais puisqu’ils ne s’adressent pas à l’âme.

Presque tous nos sculpteurs rappellent ceux des cimetières italiens. Dans les monuments de nos places publiques, on ne distingue que redingote, tables, guéridons, chaises, machines, ballons télégraphes. Point de vérité intérieure, donc point d’art. Ayez horreur de cette friperie.

Soyez profondément, farouchement véridiques. N’hésitez jamais à exprimer ce que vous sentez même quand vous vous trouvez en opposition avec les idées reçues. Peut être ne serez vous pas compris tout d’abord. Mais ne craignez pas de rester seul. Des amis viendront bientôt à vous : car ce qui est profondément vrai pour un homme l’est pour tous.

Pourtant pas de grimaces, pas de contorsions pour attirer le public. De la simplicité, de la naïveté ! Les plus beaux sujets se trouvent devant vous : car ce sont ceux que vous connaissez le mieux.

Mon très cher et très grand Eugène Carrière qui nous quitta si vite, montre du génie à peindre sa femme et ses enfants. Il lui suffisait de célébrer l’amour maternel pour être sublime. Les maîtres sont ceux qui regardent avec leurs propres yeux ce que tout le monde a vu, et qui savent apercevoir la beauté de ce qui est trop habituel pour frapper les autres esprits.

Les mauvais artistes chaussent toujours les lunettes d’autrui. Le grand point est d’être ému, d’aimer, d’espérer, de frémir, de vivre. Etre homme avant d’être artiste !

“La vrai éloquence se moque de l’éloquence” disait Pascal. Le vrai art se moque de l’art. Je reprend ici l’exemple d’Eugène Carrière. Dans les expositions la plupart des tableaux ne sont que de la peinture, les siens semblaient, au milieu des autres des fenêtres ouvertes sur la vie !

Accueillez les critiques justes. Vous les reconnaîtrez facilement. Ce sont celles qui vous confirmerait dans un doute dont vous êtes assiégé. Ne vous laissez pas entamer par celles que votre conscience n’admet pas.

Ne redoutez pas les critiques injustes. Elles révolteront vos amis. Elles les forceront à   réfléchir sur la sympathie qu’ils vous portent, et ils l’affirmeront plus résolument quand ils en discerneront mieux les motifs.

Aimez passionnément votre mission. Il n’en est pas de plus belle. Elle est beaucoup plus haute que le vulgaire ne le croit.

L’artiste donne un grand exemple.

Il adore son métier : sa plus précieuse récompense est la joie de bien faire. Actuellement hélas ! on persuade aux ouvriers, pour leur malheur, de haïr leur travail et de le saboter. Le monde ne sera heureux que quand tous les hommes auront des âmes d’artistes, c’est à dire quand tous prendront plaisir à leur tâche.

L’art est encore une magnifique leçon de sincérité. Le véritable artiste exprime toujours ce qu’il pense, au risque de bousculer tous les préjugés établis.

Il enseigne ainsi la franchise à ses semblables.

Or, imagine -t- on quels merveilleux progrès seraient tout à coup réalisés si la véracité absolue régnait parmi des hommes !”

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