Le parcours d’une statue

Toute forme naît dans le chaos, dans des conditions difficiles voire épouvantables ! Là commence son parcours atypique. 
A vrai dire, la seule statue à laquelle je suis attaché comme un dieu à sa création est celle que j’ai placée entre un début et une fin tous les deux indéfinis.

Le parcours d'une statue

“Montre moi la voie !” dis Michel- Ange à Dante, dans le film “Michel- Ange de Andrey Konchalovsky. “Silence ?”
– “Ecoute”, lui répond Dante.
– “Ecoute !?”

Ce qui va se jouer

La journée débute par quelques dizaines de kilomètres de déplacement. Lorsque la voiture s’arrête, je suis sur le lieu où va se jouer l’acte sculptant. Je me rend compte que la route à été violente rien que dans ce déplacement d’un point à un autre de ma personne, qui vient de voir de multiples images, affiches, panneaux, ainsi que toute la circulation routière…
Derrière la vitre va se jouer autre chose ! : Un acte sculptant.

“Un artiste éminent ne conçoit aucun sujet qu’un marbre ne puisse renfermer dans son sein ; mais seule y parvient la main qui obéit à l’intelligence.” Michel-Ange à Vittoria Colonna (1540)

Un nombre, un groupe de statues

Raisonnablement je pourrais ne travailler que sur une seule statue pour une journée, mais je ne le fais pas. Une seule statue ne me laisserait aucun répit ; au bout de deux heures je ne verrais plus rien de cette statue, ou plutôt, en ne voyant qu’elle seule elle deviendrait son propre modèle, me conduisant à l’aliénation. Le travail absorbant et continu me ferait faire des erreurs sans possibilité de retour.
C’est pourquoi cinq ou six statues pour la journée me convient, petit peuple reposant mon regard, le divertit, le fait comparer.
Et la lumière changeante du jour me rend attentif à ce qu’elle peut apporter à l’une d’entre elle ; la lumière directe du soleil révèle, et il est nécessaire que mon ciseau lui réponde.
Lorsque la journée se termine et que je contemple mes cinq statues travaillées, c’est là que je constate avoir été ailleurs, absorbé.

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La création d'une statue peut passer par le modelage préalable

Le geste

L’acte sculptant n’a été qu’un seul instant : C’est celui- ci qui compte.
L’énergie qui a été nécessaire se cumule, elle se concentre en cet instant initial, primordial, qui va se perpétuer dans l’instant représenté dans l’œuvre terminée.
L’énergie, si pleine, si absolue, absorbante ne se donne en rien d’autre qu’à cette œuvre à naître.

“Si je fais de la sculpture, c’est pour en finir avec la sculpture” (Alberto Giacometti)

Cette phrase d’ Alberto Giacometti peut se comprendre de deux façons:
1- en finir avec la sculpture, c’est à dire transcender la sculpture pour arriver à la “définir définitivement”
2- se débarrasser d’un problème, d’un travail auquel il est confronté.

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La statue dans ses débuts

Le chemin d'apparition de la statue

La statue a un chemin d’apparition. Elle naît lorsque je fais intervenir mon propre regard, mais s’agit-il d’un regard ? Celui- ci est peut être le plus important, au delà de la technique qui consiste à enlever de la matière avec un outil.
Ma loi c’est le pressentiment.
Le geste, regardant, qui va me faire retoucher, enlever, est bien personnel. Il se forme, il s’éduque.
Le dessin de la statue, la maquette précédant la sculpture sont des choses formatrices, qui affinent mon point de vue et l’aident lorsque la décision d’enlever la matière doit se faire.

A mesure que la sculpture prend forme, elle passe par des étapes aux formes inadmissibles. D’ailleurs si il y avait des images de ces étapes elles n’intéresseraient personne.
Quelle différence entre celles- ci et la finalité, cet instant éternisé, l’existant qui est l’œuvre atteinte, comme est atteint un sommet !
Ces anciennes étapes de la sculpture, fugitives je le veux, évanouies dans le passé, disparues, ont donc laissé place à l’œuvre.

Un agencement des volumes est nécessaire voire incontournable dans la réalisation d’une statue. Je ne peux me satisfaire d’une lecture trop rapide des sculpteurs tels que Picasso ou César, en disant qu’ils ne respectaient pas de règles.

 La statue est d’abord envisagée, au sens concret : je l’ai construite dans un concept

  • imaginaire,
  • personnel
  • intime
    qui tient compte des conditions de la réalisation
  • de la matière
  • du rendu recherché,
  • de la faisabilité.
    Les repères principaux sont ensuite tracés sur la matière brute ; je les connais. Ces repères me sont donnés par
  • l’anatomie
  • les proportions naturelles qui sont éternellement la référence.
    Je place donc en même temps que ces repères, les différents plans selon le concept voulu.
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La statue, à la fin

D’une valeur négligeable ces formes en construction, ces étapes obligées, est alors créée la forme d’une valeur tout autre, à la dignité de la vie et expression de santé !
Parler de “vie” signifie la valeur que moi je lui accorde. Celle- ci est d’ailleurs plus qu’une valeur ; elle est un moteur, elle est une vie particulière.
L’inattendu et l’originalité sont donc des conditions sine qua non de l’œuvre. Rien d’une idée venant d’un tiers ne peut trouver sa place dans l’œuvre. 

La statue, le détachement

C’est un devoir de détachement que d’avoir une sculpture en cours

  • Quand cette œuvre est loin je m’inquiète
  • quand je la laisse le soir c’est avec arrachement
  • quand elle n’est pas terminée je m’impatiente
  • quand je ne trouve pas la vie qui y est contenue et qui demande à sortir, je pleure et je gémis.
    Il faut qu’elle soit protégée, cachée, tant qu’elle n’est pas encore !…

Ce ne sont pas une infinité de points parfaits qui font l’œuvre trouvée, c’est la vie avec ses dignes caractéristiques plastiques, qui a trouvé son expression, comme son terreau fertile dans la matière qui la fixe et la donne.

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