La sculpture, la liberté et l’aliénation

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La liberté s’enracine dans la vérité de l’homme et elle a pour fin la communion. (Jean Paul II).

La fascination de l’acte engendre l’aliénation, la folie.

La sculpture, une particularité matérielle

La liberté peut être associée à l’acte de sculpter ou à l’art. L’ art est souvent en relation avec « liberté ».
Mais la fascination qui est engendrée par l’acte qui n’est pas fixé ou déterminé d’avance, crée un asservissement.

La liberté est le mot le plus utilisé lorsque j’interroge des élèves de sculpture, ou lorsque nous parlons d’art avec un amateur de peinture. Cette réponse, assez spontanée ne se retrouve pas seulement en France.
La liberté est la réponse à la question : « avez- vous pris des cours de peinture ? » : « pas besoin, je suis libre ! »
La liberté est dans l’enthousiasme d’un apprenti sculpteur : La sculpture est le lieu, le support d’une liberté, ou la sculpture va « supporter » la liberté…

La sculpture, une particularité plastique

La peinture, le dessin et la sculpture sont regroupés sous le terme d' »art plastique ».
Mais pour l’exercice de la « liberté », je dois faire une distinction entre peinture et sculpture :
Pour quoi distinguer peinture et sculpture ? A cause de leur différence matérielle.
Car il en existe une. De fait il semble que la liberté ne puisse avoir le même rapport dans l’une et dans l’autre. Du moins les sculptures que je vois aujourd’hui manifestent une perte du sens de la liberté.

La sculpture et la matière

Si je prends avec prudence l’instinct de liberté, l’amateur d’art et de sculpture en est déçu !.
Car la liberté doit se confronter à la matière.
C’est à dire que la technique tient une place importante dans la fabrication, elle est  préalable.
Il est évident que la seule liberté est impuissante devant la matière. Elle découvre souvent trop tard qu’elle est un moyen erroné qui en soit ne permet pas de créer.

Le résultat d’un travail qui place la liberté en revendication dans la réalisation d’une sculpture n’est pas positif.
Or il n’y a pas de demi- mesure dans la réussite d’une oeuvre ; Elle doit passer un cap, qui est celui de sa « réussite » ; dans le cas présent : une victoire, un triomphe sur la matière.

La liberté sculptant ne triomphe pas par elle même de la matière. Nous – nous en doutons, la matière la précède.

La raison de l’acte de sculpter se trouve peut être dans la matière ; (« je suis motivé à l’idée de transformer cette pierre, à cause de cette pierre »), mais le sujet à sculpter, quel que soit celui- ci, n’est pas inscrit dans la pierre comme contenant préalable, (comme si le sujet y était déjà contenu !…)

L’acte de mon moi. Le sujet

L’esprit fort contient sa propre volonté ; le sujet à réaliser et à concrétiser dans une matière pierre.
Ce sujet n’est pas une pierre, il fait partie du vivant autre (un personnage, un objet…).
Or ce vivant contient ses propres caractéristiques physiques, lois nobles, inséparables de lui, insécables ; ce vivant qui, à l’origine de l’idée, du concept de la sculpture, du projet en soi, le but en définitive.

Sculpter a bien pour but de réaliser « élément » de la nature, emprunté à celle- ci.
Cette nature qui colle au concept, c’est à dire qui est dans le sujet à sculpter, va rencontrer une autre nature, celle de la matière. La pierre :

  • La pierre, nue, vierge, contient ses lois propres, mais elle a la forme qui lui vient de son histoire, à priori peu travaillée par l’industrie humaine.
  • Le sujet, lui, indépendant au préalable de la matière de sa sculpture à venir, contient ses lois propres aussi, plus nombreuses que la pierre vierge.
    Or la sculpture consiste précisément à imposer à la pierre, les lois et les caractéristiques plastiques du sujet. Lui imposer dans le travail toutes les virtualités nobles du sujet, quel que soit celui- ci.
    Pourquoi la liberté n’est elle pas première dans la réalisation sérieuse d’une sculpture, ou tout au moins dans sa genèse ?
    La liberté, en soi légitime à l’humain ne trouve pas sa place précisément dans la genèse du geste, d’une sculpture, car la matière, la matérialité de la pierre, réclament de la rigueur et de la détermination :
  • Sa dureté, sa résistance aux injonctions de l’outil obligent le sculpteur à souvent ré- affirmer ses plans, ses lignes, son projet, son concept. Il n’y a pas d’alternative à ce procédé qui doit revenir toujours à
  • la détermination conceptuelle
  • détermination tridimensionnelle
  • détermination du beau
  • détermination envers les lois physiques naturelles
  • détermination du sujet recherché.

L’ acte libre de créer, ou la noble liberté

 » je me suis procuré des outils, une pierre, je vais sculpter, j’ai besoin de me dépenser et de me sentir libre. Dessiner sur la pierre pour en déterminer les plans et les lignes ? : je n’en ai pas besoin, je suis libre, je fais ce que je veux, toute contrainte m’est inutile, et gênante ; de plus elles vient contrarier ma volonté et mon ambition qui en soi est bonne, noble, virile ! je ne créerai rien si je dois passer par des étapes, des dessins difficiles. Mon concept est le bon, ma volonté suffit ! »

Sculpture ou déstructuration ?

Cette déstructuration de la forme est ce que l’on peut le plus observer dans la sculpture d’aujourd’hui.
Le canon, qu’il soit arbitraire par la volonté, ou naturel, s’il n’est pas tenu dans le temps de la création, il s’affaisse, il disparaît lors du travail.
L’orgueil de la volonté pense créer par ses seules forces ; Le concept initial, celui qui est assimilé au sujet à représenter peut être bon, mais, mal déterminé, ou pas fixé au préalable sur un média, sur des dessins, en une maquette…, il devient faible. 

Le sujet initial, laisse progressivement place aux forces de la matière qui s’affirment, le possèdent. Le sujet s’achemine alors vers autre, une vague idée qui semble apparaître, entraînant souvent des expressions sensuelles, fantasmatiques.
Le résultat se découvre alors exprimer, espérons- le :

  • une valeur d’idée.
  • une affirmation subjective.
  • un témoignage d’un effort physique.
 

La matière n’est pas vaincue, au contraire : Elle est devenue le lieu d’une expression contre- nature, un lieu de trace humaine ou une volonté d’affirmer une croyance.
Au rythme du travail qui est détaché de normes ou de règles qui devraient le régir pour le bien, il en apparaît des formes qui prennent la place de motif, de raison :
Cette forme apparaîssante fascine, mais elle a quitté toutes les valeurs de la vraie sculpture, surtout l’expression initiale qui devait vaincre la matière.

 

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Suivre Martin Damay:

Martin Damay est sculpteur professionnel et orienté vers les métiers de la pierre depuis 1986. La pierre est la matière dominante de ses sculptures. Tailleur de cette pierre il se formera à la sculpture auprès de nombreux maîtres et dans les arts figuratifs en cours particuliers. Le figuratif est devenu la spécialité de Martin Damay, y compris la statuaire de toute taille.

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