La sculpture et la beauté

De toutes mes années de sculpture, il semble que la sculpture rejoint la beauté dans la maitrise sur la matière, et que la laideur vienne, à l’inverse, d’une faiblesse par rapport à cette matière.
Peut- on vraiment galvauder la beauté, ou séparer sculpture et beauté ?

La sculpture et la beauté

Mystère et esprit

“Comme toutes ses œuvres sont attirantes, jusqu’à la plus petite étincelle qu’on peut apercevoir !” Livre de Ben Sira le Sage 42,22

Un jour on m’a interrogé sur ce qu’est la beauté. C’est alors en pensée et en esprit que j’ai cherché la réponse : “Qu’est ce que la beauté en sculpture et comment la définir ?”.

La beauté en sculpture est un chemin

La beauté est la preuve que quelque chose existe qui lui a donné d’être.
Mais au préalable, dans les étapes de la création de la statue, elle ne peut dans ces instants être considérée comme une preuve :
Elle est quelque- chose à atteindre.
Elle EST, donc, je le sais, mais elle est encore “en esprit”.
C’est elle qui doit se manifester progressivement, se rendre visible dans la statue qui va apparaître dans l’espace d’atelier.

Comme elle n’est pas encore, elle est esprit, elle doit sans doute présider à l’œuvre. Ah, alors présider à l’œuvre veut dire qu’elle influence l’œuvre ! si elle influence l’œuvre je dois essayer de l’écouter.

La sculpture et la beauté, écoute

La beauté ne m’échappera pas à cause de cette “écoute” si dans les premiers instants de mon geste de sculpteur : 
– je la capte
– je l’écoute
– je lui offre le plan qui se sculpte là
– je lui offre “la ligne à construire”…  

la beauté de la sculpture
Piéta de Villeneuve Lès Avignon : la main de saint Jean

La sculpture et la beauté, les fondements

La beauté ne se résume pas à des mots, elle ne s’explique pas aisément ; la question n’est pas nouvelle.

“Qu’est ce que la beauté en fait ? elle n’existe pas, je n’apprécie rien, je ne trouve rien agréable…” (Picasso).

Si la question n’est pas nouvelle c’est qu’elle a été posée de multiples fois. Certains l’ont recherchée, d’autres ont voulu l’acheter pour trop la posséder.
Or la beauté n’est pas loin, et elle ne se cache pas tant que ça… Certes elle ne fanfaronne pas, elle ne s’impose jamais en vue d’un but particulier qui lui serait cher !
Sa réalité se laisse doucement deviner, contempler. Elle est un absolu c’est à dire qu’il n’y a pas de demi- beauté, de choses “demi- belles”.
La beauté en soi n’est pas une limite.
On ne peut vraiment la nier, quelqu’un dire qu’il ne l’a jamais vue, ressentie ou rencontrée.
Certains vont l’associer à une personne.

Refuser la beauté serait- il juste ? il me semble qu’elle est nécessaire à toute avancée et progrès, c’est à dire pour la création et l’invention.
Mais un drame est associé à la limite intrinsèque du sujet sculpté…

La sculpture est recherche de beauté

La beauté fait partie du résultat de l’œuvre, et elle a sa part dans la qualité de celle- ci.
Je peux donc dire que si ma sculpture est belle, elle est réussie. Et je peux dire que si ma sculpture est réussie, c’est qu’elle contient une part de beauté.
Pourtant je ne la cherche pas en elle même, j’utilise 
– des “médiateurs”
– des techniques
Ma réponse à la question “la beauté”, je pourrais la formuler en utilisant ce qui lui est opposé : le laid.
Qu’est ce que le laid qui s’oppose à la beauté ? : le monstre. Qu’ est- ce que le monstre ? le déstructuré.
Une œuvre structurée n’est pas laide.
C’est pourquoi les chevaux et les peintures de la grotte Chauvet sont plus beaux que la plupart des œuvres contemporaines qui se réclament de cette catégorie, mais qui n’ont pas la structure interne.
Faut – il voir un “ordre” dans cette “structure” ? je ne parlerai pas d’ordre, ni d’harmonie.
Et pour ne pas parler de l’opposition à la beauté je continuerai de parler de la beauté.

La belle sculpture et la technique

Les plans construits, les lignes placées, les profils clairs, définissent la sculpture qui est tridimensionnelle. Les trois dimensions, hauteur, largeur et profondeur sont sa véritable essence. Ces trois dimensions rapprochent du terme d’incarnation ; en effet l’incarnation est une réalité tri- dimensionnelle.

La sculpture, une beauté figée

Le rôle du sculpteur est une incarnation dans une statue qui est vivante. Mais alors que le cinéma est basé sur la relation sociale, la statue se manifeste dans une autre forme de relation de socialité.

La beauté est sourire de la nature

La beauté est un moteur à la création d’une sculpture, et elle est toujours associée à la “Création”.
S’il n’y avait pas une part de cette “quête- moteur” dans l’acte, je ne parlerais pas d’ “œuvre”, il s’agirait d’autre chose, il y aurait un autre objectif.
Je présente donc bien l’objectif : Créer une sculpture, une peinture ; Cela en soi est une quête définie : création / objet matériel / concret. Création de quelque chose qui n’est pas (ou qui “n’a pas encore été”), en utilisant des choses qui sont.
Ce qui EST est facile à définir : C’est :

  • la pierre en tant qu’objet à sculpter
  • le sujet devant moi ou médiatisé par une photo, un dessin…
  • mes propres capacités
  • la tri- dimensionnalité comme quelque- chose de concret et de commun, etc…

“Créer signifie aussi “faire advenir à”.
Dans ce “advenir à” il y a quelque- chose qui n’est pas. Si “c’était”, il n’y aurait pas de moteur à la création, pas d’ enthousiasme.
Pourtant la beauté existe, elle fait partie des choses qui SONT.

La beauté réside où ?

Lorsque je suis devant ma pierre, prêt à commencer la sculpture, les outils en main, qu’est ce que la beauté alors ? Elle semble être une chose abstraite mais quantifiable tout de même, sûre, parfaite, appelante. Elle semble être même plus sûre que tout. Pas lointaine mais touchable, prête à se donner, atteignable.

La beauté est santé

La beauté comme l’esprit, est une injonction amicale à écouter, pour établir et déterminer le premier plan de la sculpture, la première ligne, puis la 2 ème, la 3 ème, et les autres qui suivront ; Jusqu’au facettes qui constitueront le résultat, l’œuvre.
Tout en, parfois, en cours de sculpture, revenant à quelques plans ou plutôt facettes dans le but de les ajuster, de les préciser, de les guérir ;

Car c’est bien de cela qu’il s’agit, guérir en vue d’une œuvre de parfaite santé !
Oui santé de l’œuvre, santé du sujet parfaitement exprimé dans son instant…

Ce que nous croyons sur la beauté

Nous croyons que la beauté de la sculpture n’est pas une idée abstraite, réduisante, absente de la vie.
Nous croyons que la beauté de la sculpture contient des exigences propres du fait de la matérialité de la “sculpture”.
La beauté est donc liée à la technique. Une belle sculpture n’est pas née du hasard, d’une force idéologique. S’adressant à l’humain, le sculpteur a cette mission de la faire advenir. En cela elle a des caractéristiques personnelles ou unifiée dans le geste du sculpteur.
Pour ma part je me place parmi des professionnels de la beauté: “Merci pour votre sculpture, elle est très très belle !” (témoignage d’un de mes clients) ;
C’est à dire que mon travail consiste à la “créer” ; la “créer” dans des supports. Je ne l’invente pas en soi :
– je la fait “advenir” – je la mets à jour dans des nouveaux médiums, dans une sculpture nouvelle, – Je la recherche et j’affirme son existence.
Je l’ai toujours recherchée depuis ma sculpture, et dès son origine : Laissant au ciseau la liberté de la laisser deviner progressivement par la pierre.
L’art n’a t -il pas pour but de donner à voir une digne face de l’être humain ?

statue vierge pierre sclupture martin damay
Giotto, Vierge à l'enfant. Très souvent ce qui est appelé beauté se soumet la force du sujet

Dilemme 

Vouloir dépasser la forme sculptée crée un dilemme. Le paroxysme apparaît  dans le modelé qui veut dépasser la sculpture et sa définition primordiale. Ce paroxysme conduit au sensuel : La forme modelée ne se contente pas d’être une matière travaillée, stable, posée, mais elle veut être vue de tout coté, être indépendante de sa masse.
D’ailleurs la masse, qui implique la durabilité ou la dureté, comme la pierre par exemple, engage en sculpture un lourd combat : Une matière à modeler est plus souple sous la main.
Le “monstrueux” ne vient donc pas d’un “non- savoir de sculpter” (celui- ci est excusable), mais d’un paroxysme qui veut dépasser le sculptural, la matérialité, et au fond, la nature.
Ce que je vois alors dans ces sculptures, c’est l’épiderme de la figure qui celui- ci ne constitue ou n’impose plus une limite au geste.
Comme il n’y a pas de limite au geste, (la limite voudrait signifier “aliénation” !), celui- ci s’enfonce au delà de l’épiderme et, à force de travail, n’y rencontre plus la nature, mais une forme étrange, nouvelle, indéfinie, laide.
Ce résultat d’un acte est devenu subjectif. On y associe une beauté, rendant celle- ci caduque ou dépassée…Le désordre s’est introduit.

La force du sujet efface la notion de beauté

Très souvent ce qui est appelé beauté est soumission à la force du sujet. Le sujet appelle irrésistiblement à ce qu’on le nomme “beauté”, mais dépouillé de son thème, la beauté se réduit à peu de chose.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit, guérir en vue d’une œuvre de parfaite santé !
Oui santé de l’œuvre, santé du sujet parfaitement exprimé dans son instant…

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